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Le Conseil électoral provisoire (CEP) haïtien a publié, le 27 juillet 2026, un nouveau calendrier : le premier tour des élections présidentielle et législatives doit se tenir le 13 décembre 2026 (la population doit aussi se prononcer sur un projet de réforme de la Constitution), un éventuel second tour le 21 février 2027, et les résultats définitifs devraient être proclamés le 7 mars. Après plusieurs annonces reportées, cette date ne constitue pas encore une garantie, d’autant que le CEP précise lui-même que sa réalisation dépendra de l’établissement d’un climat sécuritaire acceptable et de la mobilisation des financements nécessaires. Elle représente cependant un rendez-vous qu’Haïti, la Caraïbe et l’ensemble des Amériques ne peuvent se permettre de manquer.

Car Haïti n’a organisé aucune élection depuis 2016. Jovenel Moïse, élu à l’issue de ce processus, entra en fonction en février 2017. Les élections législatives prévues en 2019 n’eurent jamais lieu et, à partir de janvier 2020, il gouverna par décret après l’expiration du mandat de la Chambre des députés et de la majorité du Sénat. Son assassinat, le 7 juillet 2021, frappa donc une République dont les contre-pouvoirs électifs étaient déjà presque entièrement désarticulés.
Depuis, les transitions se sont succédé jusqu’à devenir un régime politique en elles-mêmes : Claude Joseph, Ariel Henry, puis le Conseil présidentiel de transition installé en avril 2024, lequel acheva son mandat le 7 février 2026 sans avoir organisé le scrutin. Depuis cette date, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé et son Conseil des ministres conduisent seuls l’État, toujours sans mandat populaire.
Haïti est-elle devenue un « failed State » ?
Le concept de failed State, ou État failli, doit être manié avec précaution : il ne signifie ni que la nation haïtienne aurait échoué, ni que sa société serait incapable de s’organiser. Les solidarités communautaires, les organisations citoyennes, les entreprises, les médias et la diaspora continuent de faire vivre le pays malgré l’effondrement institutionnel.
En revanche, l’État haïtien présente désormais plusieurs caractéristiques d’un État failli : il ne détient plus le monopole effectif de la violence légitime, ne contrôle pas l’ensemble de son territoire, ne garantit plus partout la circulation des personnes et des biens, ne protège pas suffisamment la population et ne dispose plus d’institutions nationales élues. Des groupes armés administrent des quartiers, contrôlent des axes stratégiques, prélèvent des ressources par l’extorsion et contestent directement l’autorité publique. La crise sécuritaire est ainsi devenue une crise de souveraineté.
Or cette faillite ne peut être combattue seulement par des moyens policiers ou militaires. Un État ne se reconstruit pas uniquement en reconquérant des rues ; il se reconstruit aussi en rétablissant la légitimité de ceux qui commandent, décident, votent le budget, contrôlent le gouvernement et rendent la justice. C’est ici que l’élection devient essentielle.
Ne pas accorder aux gangs un droit de veto sur la Démocratie
Le raisonnement le plus souvent avancé consiste à dire qu’il faudrait d’abord restaurer la sécurité, puis organiser les élections. Mais comment reconstruire durablement l’autorité de l’État lorsque ceux qui l’exercent ne disposent d’aucun mandat populaire ? Comment demander aux citoyens de reconnaître des institutions qui ne peuvent plus être renouvelées par le vote ?
La sécurité est évidemment une condition matérielle de l’élection : nul ne doit risquer sa vie pour s’inscrire, faire campagne, tenir un bureau ou déposer un bulletin. Mais l’élection constitue également une condition de possibilité politique de la sécurité. Sans légitimité démocratique, l’État peut contenir ponctuellement la violence ; il ne peut reconstruire durablement l’autorité publique nécessaire pour la combattre. Les deux exigences doivent donc avancer ensemble. Attendre une pacification parfaite reviendrait à reconnaître aux groupes armés la capacité de suspendre indéfiniment la souveraineté populaire.
Un président élu ne fera pas disparaître les gangs au lendemain de son investiture. Il pourra toutefois agir au nom d’un mandat populaire, restaurer une chaîne de commandement, reconstruire les institutions policières et judiciaires et engager une politique de désarmement. L’élection n’est pas une solution magique ; elle peut être le point à partir duquel l’État recommence à être reconnu comme l’autorité commune.
Les conditions d’une élection incontestable
Pour que le prochain président ne soit pas contesté dès la proclamation des résultats, il ne suffira pas d’installer des urnes le 13 décembre. Toute la chaîne électorale devra être compréhensible, vérifiable et inclusive. Le Conseil électoral provisoire devra démontrer son indépendance par la transparence de ses décisions, de son budget et du traitement du contentieux. Après dix années sans vote, le registre devra intégrer les nouveaux majeurs et permettre aux personnes déplacées de voter là où elles vivent désormais : les premières victimes de la violence ne peuvent être exclues parce qu’elles ont été chassées de leur quartier.
Il faudra établir une cartographie des risques, centre par centre, et construire un dispositif associant la Police nationale, les forces internationales autorisées et des experts de la sécurité électorale et de la logistique de crise. Le matériel et les procès-verbaux devront être tracés jusqu’au centre de tabulation.
La publication des résultats détaillés, la remise des procès-verbaux aux candidats, les audits, le recomptage et un contentieux impartial seront déterminants. L’observation haïtienne et internationale devra couvrir l’inscription, la campagne, le financement, le vote, la tabulation et les recours.
Enfin, les candidats devraient signer un pacte d’intégrité prévoyant le refus de tout soutien armé, la transparence des financements, l’utilisation exclusive des voies légales de recours et l’acceptation du résultat définitif. La contestation appartient à la démocratie ; la violence et le refus de toute règle commune n’en font pas partie.
Pour avoir travaillé plusieurs années en Haïti sur la construction de la capacité de l’administration et de l’État, ainsi que sur le leadership politique des femmes, je mesure également tout ce qui sera attendu des fonctionnaires, et combien la participation des femmes doit être protégée. Les candidates, les électrices, les journalistes et les observatrices sont exposées à des violences politiques, physiques, sexuelles et numériques spécifiques. Leur inclusion ne constitue pas une question secondaire : un processus qui écarterait la moitié du pays ne pourrait produire qu’une légitimité incomplète.
Stabiliser Haïti pour sécuriser la Caraïbe et les Amériques
La crise haïtienne ne s’arrête pas aux frontières du pays. Les armes qui alimentent les gangs viennent de l’extérieur ; les trafics de drogue, d’armes et de personnes empruntent les routes caribéennes ; les réseaux criminels utilisent la faiblesse de l’État comme espace de transit. Les déplacements contraints affectent directement les États et territoires voisins, jusqu’à l’Amérique du Nord. La stabilité d’Haïti est donc une composante de la sécurité collective de la région. La CARICOM doit continuer à soutenir un processus dirigé par les Haïtiens, tout en mobilisant ses capacités diplomatiques, électorales et sécuritaires. L’OEA, les Nations unies et les partenaires internationaux doivent coordonner leurs expertises sans se substituer à la souveraineté haïtienne.
J’ai travaillé en Haïti avec des institutions publiques, des partenaires internationaux et des femmes engagées en politique. J’y ai vu non pas un peuple incapable de démocratie, mais des citoyens auxquels on demande depuis trop longtemps de croire à des institutions qu’on ne leur permet plus de renouveler. La stabilité ne reviendra pas parce qu’une date aura été inscrite sur un calendrier, elle pourra revenir si cette date enclenche la reconstruction simultanée de la légitimité, de l’autorité publique et de la confiance. En Haïti, l’élection ne doit plus être pensée comme l’aboutissement de la sécurité, mais comme sa prémisse politique : non une condition suffisante, mais une condition de possibilité.
