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La récente venue en Guadeloupe du Premier ministre de la Dominique, Roosevelt Skerrit, dans le cadre de la coopération sécuritaire franco-dominiquaise, rappelle une évidence que nos territoires ont parfois trop longtemps traitée comme une simple question de voisinage : la Dominique et la Guadeloupe partagent plus qu’un canal maritime. Elles partagent des vulnérabilités, des flux, des risques, des interdépendances humaines, économiques, environnementales et stratégiques. Cette rencontre visait notamment à renforcer la coopération judiciaire, civile et sécuritaire entre les deux îles. Mais il est temps d’élargir la notion même de sécurité. À côté de la sécurité policière, judiciaire et civile, une autre sécurité devient centrale pour l’avenir de la Caraïbe orientale : la sécurité énergétique et environnementale.
Dans des territoires insulaires soumis à la volatilité des marchés mondiaux, à la dépendance aux hydrocarbures importés, aux ouragans, aux risques sismiques et volcaniques, l’énergie n’est plus seulement une question technique. Elle devient une question de souveraineté, de résilience, de compétitivité économique et de stabilité régionale. C’est précisément là que la Dominique et la Guadeloupe ont une carte stratégique majeure à jouer.
Cette coopération n’est pas une idée neuve. Elle a déjà une histoire. Les travaux menés dans le cadre des programmes Interreg, notamment autour de “Géothermie Caraïbe”, avaient déjà permis de poser les bases d’une réflexion ambitieuse sur le potentiel géothermique de la Dominique, l’expérience de Bouillante en Guadeloupe, et l’hypothèse d’une interconnexion électrique sous-marine avec les Antilles françaises. L’AFD rappelle également que, dès les premières études, le potentiel de la Roseau Valley et la faisabilité d’une liaison sous-marine avec la Guadeloupe et la Martinique avaient été étudiés.
La vraie question n’est donc pas de savoir s’il faut commencer à coopérer. La vraie question est de savoir comment transformer un antécédent de coopération en architecture stratégique durable.
La géothermie comme deuxième pilier d’une coopération Dominique–Guadeloupe
La Guadeloupe dispose, avec Bouillante, d’une expérience rare dans la Caraïbe : celle d’un territoire ayant déjà intégré la géothermie dans son mix énergétique. La Dominique, de son côté, arrive à un moment décisif. Son projet de centrale géothermique de 10 MW à Laudat, dans la Roseau Valley, est entré en phase avancée de mise en service après plus de quinze années d’exploration, de forages, de structuration institutionnelle, de financements et de résilience face aux chocs climatiques.
Ce délai long est en lui-même une leçon stratégique: La géothermie n’est pas une énergie de communication. Ce n’est pas une énergie d’annonce. C’est une énergie de patience, de profondeur, de rigueur technique, de gouvernance et de confiance institutionnelle. Elle exige des forages coûteux, des expertises rares, des garanties financières, des cadres juridiques solides, des communautés informées, des réseaux électriques adaptés et une capacité politique à maintenir le cap sur plusieurs mandats. C’est pourquoi l’expérience dominiquaise est précieuse pour toute la région. Elle montre à la fois les promesses et les difficultés d’une transition énergétique sérieuse dans un petit État insulaire.
Le ministre dominiquais de l’énergie Vince Henderson l’a dit très clairement lors d’une table ronde de l’IRENA : les petits États insulaires ne doivent pas se lancer seuls dans la géothermie ; ils ont besoin de partenaires solides, d’appuis techniques, de financements concessionnels, de cadres réglementaires et de bonnes équipes locales et internationales. Cette lucidité est fondamentale. Elle permet de sortir d’une vision naïve du développement énergétique. La géothermie peut transformer nos économies, mais elle ne se décrète pas. Elle se construit. Elle se négocie. Elle se gouverne.
S’appuyer sur les expertises locales, sans se couper des partenaires internationaux
L’un des enjeux majeurs pour la Dominique, la Guadeloupe et plus largement la Caraïbe orientale est de ne pas confondre partenariat international et dépossession stratégique. Les partenaires internationaux sont indispensables. L’AFD, l’Union européenne, la Banque mondiale, la Banque caribéenne de développement, l’IDB, le Green Climate Fund, Ormat, les expertises islandaises comme ÍSOR, ou encore les compétences techniques mobilisées autour des forages et de l’exploitation ont joué un rôle déterminant dans la trajectoire dominiquaise. L’AFD indique accompagner la filière géothermique en Dominique depuis 2007, avec des financements et une assistance technique, tandis que le montage plus récent du projet de 10 MW a mobilisé une architecture financière régionale et internationale importante.
Mais les projets énergétiques ne peuvent réussir durablement que si les territoires conservent une capacité locale de pilotage. La Caraïbe ne doit pas seulement être le lieu où l’on vient expérimenter des solutions énergétiques. Elle doit devenir le lieu où se fabriquent les compétences, les arbitrages, les cadres de gouvernance et les doctrines de coopération adaptées aux réalités insulaires. Cela suppose de mobiliser les ingénieurs, juristes, élus, cadres publics, opérateurs économiques, universitaires, experts environnementaux et spécialistes des risques présents dans nos territoires. Cela suppose aussi de créer des espaces de dialogue structurés entre expertise locale et expertise internationale.
La bonne stratégie n’est ni le repli localiste ni la dépendance extérieure. La bonne stratégie est celle d’une souveraineté partenariale : savoir attirer les meilleurs partenaires techniques et financiers, tout en renforçant les capacités locales à décider, négocier, superviser et arbitrer.
Faire du corridor Dominique–Guadeloupe un laboratoire énergétique régional
La mer entre la Dominique et la Guadeloupe ne doit pas être pensée comme une séparation. Elle peut devenir une infrastructure relationnelle. C’est tout le sens d’une approche archipélique de la coopération. Nos îles ne sont pas seulement des territoires isolés. Elles sont des points d’un même système de relations, de mobilités, de risques et d’opportunités. Dans cette perspective, l’idée d’un corridor énergétique Dominique–Guadeloupe mérite d’être remise au centre du débat stratégique. Ce corridor pourrait reposer sur plusieurs axes :
D’abord, la relance sérieuse de la réflexion sur l’interconnexion électrique sous-marine entre la Dominique, la Guadeloupe et éventuellement la Martinique. Cette idée a déjà été étudiée dans les travaux antérieurs soutenus par l’AFD et les programmes européens. Elle ne doit pas être traitée comme un vieux dossier, mais comme une hypothèse stratégique à réévaluer à la lumière des avancées récentes de la centrale dominiquaise, des besoins guadeloupéens et des nouvelles exigences de transition énergétique.
Ensuite, la création d’un Conseil Dominique–Guadeloupe sur l’énergie, la résilience et les infrastructures critiques. Ce conseil pourrait réunir régulièrement décideurs politiques, opérateurs énergétiques, régulateurs, experts des risques, représentants des collectivités, universitaires et partenaires techniques. Enfin, la mise en place d’un programme de formation croisée entre la Dominique et la Guadeloupe, destiné aux élus, cadres publics, techniciens, ingénieurs, juristes et acteurs économiques impliqués dans les grands projets énergétiques.
Il ne s’agit pas seulement de produire de l’électricité. Il s’agit de produire de la compétence régionale.
Harmoniser les cadres réglementaires : le chantier stratégique invisible
La réussite d’une coopération énergétique approfondie entre la Dominique et la Guadeloupe ne dépendra pas uniquement des infrastructures ou des financements. Elle reposera aussi sur un chantier beaucoup moins visible, mais absolument déterminant : l’harmonisation réglementaire et juridique.
La Dominique relève d’un système de common law et des cadres institutionnels de l’OECS. La Guadeloupe, elle, évolue dans le cadre du droit français et du droit européen. Cette différence peut être perçue comme une contrainte. Elle peut aussi devenir un laboratoire caribéen d’articulation entre plusieurs systèmes juridiques. Car une coopération énergétique transfrontalière mobiliserait des questions complexes :
régulation énergétique, droit de l’environnement, marchés publics, fiscalité, droit maritime, assurances, responsabilité en cas d’incident, cybersécurité, protection des données, sécurité des infrastructures critiques, conditions de financement, garanties publiques, contrats d’achat d’électricité, mécanismes de résolution des différends.
Dans l’hypothèse d’une interconnexion électrique sous-marine, ces enjeux deviendraient encore plus sensibles. Quel droit s’appliquerait aux infrastructures ? Quels mécanismes d’arbitrage prévoir ? Comment sécuriser les investissements ? Comment articuler droit européen, droit français, droit dominiquais, normes OECS et standards internationaux ? Comment prévenir les blocages administratifs ou contractuels ?
C’est ici que la coopération Dominique–Guadeloupe pourrait prendre une dimension véritablement innovante. Il faudrait former une nouvelle génération de professionnels capables de travailler à l’interface du droit, de l’énergie, de la coopération régionale et du financement de projets. Des juristes, mais aussi des élus et des hauts cadres, capables de comprendre les logiques d’arbitrage, de négociation contractuelle et de gouvernance réglementaire.
La Caraïbe a trop souvent importé des modèles juridiques et techniques conçus ailleurs. Il ne s’agit pas de rejeter ces modèles, mais de les adapter, de les négocier et de les maîtriser. L’harmonisation réglementaire n’est pas un détail administratif. C’est une condition de souveraineté.
Sécurité énergétique, sécurité environnementale, sécurité économique
La géothermie doit aussi être pensée dans une logique de sécurité élargie. Une centrale électrique, un câble sous-marin, un réseau de transmission ou un site de forage sont des infrastructures critiques. Ils doivent être protégés contre les risques naturels, les cyberattaques, les accidents industriels, les actes de malveillance et les ruptures d’approvisionnement. Dans une région exposée aux ouragans, aux séismes et aux risques volcaniques, la sécurité énergétique et la sécurité environnementale sont indissociables.
C’est pourquoi la coopération Dominique–Guadeloupe pourrait inclure :
des protocoles communs de gestion de crise, des exercices conjoints, des formations sur la cybersécurité énergétique, des échanges entre services de protection civile, des cartographies partagées des risques, des dispositifs d’alerte et des scénarios de continuité d’activité. Cela permettrait de prolonger naturellement la coopération sécuritaire déjà engagée entre les deux territoires vers une vision plus complète de la résilience. La sécurité du XXIe siècle ne se limite plus aux frontières, aux ports, aux tribunaux ou aux forces de l’ordre. Elle inclut l’eau, l’énergie, les données, les réseaux, les routes, les câbles, les sols, les communautés et les écosystèmes.
Faire de la géothermie un levier de doing business caribéen
La géothermie ne doit pas être pensée uniquement comme un dossier public. Elle peut aussi devenir un levier de développement économique. Si elle est bien gouvernée, elle peut contribuer à réduire les coûts de production, attirer de nouveaux investissements, soutenir l’agro-transformation, renforcer l’industrie touristique, favoriser l’émergence de services techniques spécialisés et créer des emplois qualifiés.
La Banque caribéenne de développement a d’ailleurs présenté le projet dominiquais comme une opération régionale importante, mobilisant des financements concessionnels et un partenariat privé autour d’Ormat Technologies. Le projet doit permettre à la Dominique de réduire sa dépendance au diesel et de renforcer son autonomie énergétique.
Mais pour que le doing business fonctionne, il faut plus que de l’énergie moins chère.
Il faut de la visibilité réglementaire.
Il faut de la sécurité contractuelle.
Il faut de la confiance institutionnelle.
Il faut des compétences locales.
Il faut des procédures lisibles.
Il faut une diplomatie économique active.
C’est pourquoi l’enjeu géothermique est aussi un enjeu de climat des affaires. La Dominique et la Guadeloupe pourraient attirer autour de ce corridor énergétique des entreprises spécialisées dans l’ingénierie, la maintenance, la formation, la gestion des risques, le droit de l’énergie, la finance climat, les technologies propres et la cybersécurité. La coopération énergétique peut donc devenir un outil de transformation économique, et non seulement un projet d’infrastructure.
De l’antécédent Interreg à une nouvelle doctrine de coopération
Les programmes Interreg ont eu le mérite d’ouvrir la voie. Ils ont permis de financer des études, d’identifier des potentiels, de structurer des premiers partenariats, de faire dialoguer la Guadeloupe, la Martinique, la Dominique, l’AFD, l’ADEME, le BRGM, la Caisse des Dépôts, les institutions européennes et d’autres acteurs techniques. Mais nous sommes aujourd’hui à un autre moment.
La centrale dominiquaise n’est plus une hypothèse lointaine. Elle entre dans la réalité opérationnelle. Les enjeux de sécurité régionale reviennent au centre du dialogue politique. Les coûts de l’énergie continuent de peser sur nos économies. Les catastrophes naturelles rappellent régulièrement la vulnérabilité de nos infrastructures. Les petits États insulaires cherchent des modèles de résilience crédibles.
C’est donc maintenant qu’il faut passer d’une coopération de projet à une coopération de doctrine. Une doctrine Dominique–Guadeloupe de sécurité énergétique et environnementale pourrait reposer sur cinq principes :
Penser plus grand que nos frontières
La Dominique et la Guadeloupe ont déjà une histoire commune de coopération. Elles ont des proximités humaines, culturelles, géographiques et stratégiques. Elles ont aussi des intérêts communs dans un monde où les petites économies insulaires ne peuvent plus se permettre de penser seules les grands enjeux de souveraineté.
La visite du Premier ministre Roosevelt Skerrit en Guadeloupe sur les questions sécuritaires ouvre une fenêtre politique. Il faut la saisir pour élargir le champ de la discussion. Oui, il faut parler de sécurité judiciaire, civile et transfrontalière.
Mais il faut aussi parler de sécurité énergétique.
De sécurité environnementale.
De sécurité économique.
De sécurité réglementaire.
De sécurité des infrastructures critiques.
La géothermie peut devenir l’un des grands chantiers stratégiques de cette nouvelle étape. Non pas comme une simple ressource naturelle à exploiter, mais comme le socle d’une coopération régionale plus mature, plus technique, plus ambitieuse et plus souveraine. La Caraïbe orientale n’a pas seulement besoin de projets. Elle a besoin d’architectures.
Et peut-être que l’un des premiers laboratoires de cette nouvelle architecture se trouve précisément là : entre la Dominique et la Guadeloupe, dans cet espace maritime que nous devrions cesser de voir comme une séparation, pour enfin le penser comme une route, un lien, une infrastructure d’avenir.
