Popular Posts

Et si la diplomatie française osait vraiment l’intelligence territoriale ultramarine ?

La mission d’information lancée en décembre 2024 sur la place des Outre-mer dans la diplomatie française arrive à point nommé. Car il ne s’agit plus seulement de rattraper un retard institutionnel au vu des avancées et des pratiques de la coopération régionale[1] populaire : il est temps de refonder notre diplomatie à partir des Outre-mer, jusqu’ici considérés comme des marges, mais là où se jouent désormais les grandes recompositions du monde. Dès lors, une nouvelle diplomatie territoriale, fondée sur l’intelligence de la coopération, le décloisonnement, et la capacité des Outre-mer à incarner une relation au monde plus agile, plus sensible, plus enracinée, est à encourager. Trois enjeux majeurs méritent d’être portés dans ce sens.

1.  Réconcilier la diplomatie française avec ses géographies oubliées

La mission parlementaire lancée en décembre 2024 sur la place des Outre-mer dans la diplomatie française l’illustre : il y a urgence à sortir d’un logiciel jacobin, qui fait de Paris le seul centre autorisé à représenter la France. Les Outre-mer ne sont pas des confettis sur la mappemonde. Ils sont en prise directe avec leur environnement régional : Caraïbe, Amazonie, Pacifique, océan Indien. Là où la diplomatie centrale voit des zones périphériques, les Outre-mer, eux, voient des voisins, des partenaires, des routes d’échange. Cette géographie relationnelle est un avantage stratégique. Elle appelle, bien sûr, comme préalable, à un nouvel acte de décentralisation, fondé sur un contrat de confiance entre l’État et les collectivités ultramarines, avec des mandats partagés dans les instances régionales, une montée en compétence des acteurs locaux, et une capacité à parler à plusieurs voix sans créer de dissonance. Cela suppose également comme condition sine qua non à l’exercice des mandats électoraux, une certaine formation plus fine aux enjeux, à défaut d’une expertise avérée des élus, et un choix plus éclairé quant aux profils de Cabinet et de chargés de missions.

2.  Créer une diplomatie des “island villages”

Dans Resistance, Refuge, Revival : The Indigenous Kalinagos of Dominica, l’historien et anthropologue dominiquais Lennox Honychurch évoque les relations entre les Nations Premières de la Caraïbe : “It was as if the island villages were located on opposite river banks as they had been on the continent. They were kinsmen, trading partners, allies and enemies just as they had been in the Orinoco.” (P. 2)

Cette image puissante des “island villages” mérite d’être pensée politiquement. Car elle reflète une philosophie du lien qui précède les États-nations, qui dépasse les logiques de frontière et qui structure encore aujourd’hui les réseaux familiaux, diasporiques, associatifs, universitaires, économiques de la Caraïbe. Les Outre-mer, par leur histoire, leur langue, leur créolité, véritables laboratoires du monde, sont familiers de cette diplomatie des peuples. Ils savent tisser des ponts là où d’autres érigent des murs. Cette coopération populaire, fluide, spontanée, vivante, mérite d’être reconnue, structurée et valorisée comme levier stratégique.

3.  Vers une économie de l’intelligence relationnelle

Et si la France décidait de faire des Outre-mer des centres d’excellence diplomatique, où l’on penserait la géopolitique non pas seulement en termes militaires ou commerciaux, mais en termes de relations, d’interdépendances, de récits partagés ?

C’est cela, une économie de l’intelligence relationnelle :

  • Capacité à comprendre les codes culturels et politiques régionaux
  • Agilité dans les circuits courts de négociation et de coopération
  • Expertise dans les enjeux contemporains : climat, migrations, sécurité maritime, éducation transfrontalière
  • Et, surtout, légitimité incarnée sur les territoires

La diplomatie de demain ne sera ni pyramidale, ni centralisée. Elle sera polycentrique, connectée, territoriale. Et les Outre-mer peuvent en être les éclaireurs.

(Photo : Maud Petit (en blanc), et Anchya Bamana (chemise fleurie) entourées de Louis Mussington et de Frantz Gumbs (crédit photo : Frantz GUMBS)


[1] En vrai, pour nous, « Ultramarins », il s’agit de coopération régionale, mais dans l’absolu, il s’agit de relations internationales.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *