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Congrès et évolution institutionnelle/statutaire de la Guadeloupe: plaidoyer pour les expertises locales et régionales

Le XIXᵉ Congrès des élus de la Guadeloupe a posé les bases d’une évolution institutionnelle et statutaire majeure pour notre archipel. Et pourtant, une dimension essentielle est restée en marge des discussions : les ressources humaines territoriales et les expertises locales. Ce plaidoyer est le mien. Il n’engage que moi, en tant que consultante caribéenne qui travaille à l’international, et ayant accompagné des collectivités autonomes ou en transition, et contribué à des programmes internationaux de renforcement des capacités publiques et gouvernementales.

Trois ans après l’Appel de Fort-de-France, la Guadeloupe s’engage dans une quête de clarté, d’efficacité, de dignité institutionnelle. Une ambition légitime. Mais une question demeure : qui portera concrètement cette réforme ? Qui en assurera la continuité, la traduction opérationnelle, l’efficacité sur le terrain ?

Les textes sont fondamentaux. Les projections et la théorie universitaires indispensables. Mais l’humain est la clé de voûte oubliée. Et je parle ici tout particulièrement de nos administratifs, techniciens, consultants, directeurs de services, contractuels, cadres et fonctionnaires locaux et régionaux. Ceux et celles qui font tenir les services, traduisent les décisions en politiques publiques, et incarnent, dans leur quotidien, les choix institutionnels.

Les RH, angle mort de l’évolution ?

Il y avait beaucoup à dire lors du Congrès. Mais trop peu sur celles et ceux qu’on appelle parfois, trop vite, “les administratifs”, “les techniciens”, “les fonctionnaires”, “les prestataires intellectuels”. Or ce sont eux les gardiens de la maison. Ce sont eux qui porteront la mise en œuvre réelle des nouvelles compétences si la réforme aboutit. On a parlé gouvernance. On a parlé représentation. Mais qui va traduire tout cela dans les faits ? Qui va gérer la complexité juridique, les budgets, les projets ? Qui va rendre le service public plus lisible, plus efficace, plus ancré dans les réalités du territoire ?

Là où certaines institutions veulent renforcer leur autonomie, elles doivent d’abord renforcer la souveraineté de leur ingénierie. Cela commence par reconnaître, accueillir, RESPECTER (financièrement et humainement), écouter, outiller les expertises locales et régionales — administratives, techniques, opérationnelles, stratégiques.

Trop souvent j’entends cette phrase qui m’agace et que certains décideurs lancent pour justifier leur incapacité à mettre en place des politiques publiques efficientes et à les faire financer : « Nous n’avons pas d’ingénierie en local. » FAUX !

Cette ingénierie, elle est là, ou encore à l’international, mais la culture de management et RH que nous avons encore chez nous ne lui laisse que très peu de place.

Coconstruire avec celles et ceux qui savent faire

L’évolution ne peut pas être parachutée. Elle ne peut pas être pensée uniquement entre élus et universitaires. Elle doit être coconstruite avec celles et ceux qui auront à la faire vivre. En interne et en externe.  Les administratifs expérimentés des collectivités, les cadres territoriaux, les contractuels de terrain, les consultants et experts ancrés dans le territoire et dans la région caribéenne, les directions générales et secrétaires de mairie, tous ceux qui connaissent les réalités concrètes du fonctionnement institutionnel en Guadeloupe, dans la Caraïbe, et de l’Etat français, doivent être associés. Ce n’est pas une question de préférence locale. C’est une question d’efficacité, de sens, de souveraineté réelle. Sans cette inclusion, on court le risque de reproduire une gouvernance de façade, avec un pilotage désincarné, et une administration mise en difficulté dès les premières transitions.

Plaidoyer pour une filière d’excellence ultramarine

Nous avons aussi besoin de vision à long terme. De structure. De systémisation. Je plaide ici pour la création d’une filière d’excellence dédiée à la formation et à l’accompagnement des ressources humaines publiques et des experts des Outre-mer.

Les grandes écoles ? Oui, c’est prestigieux. Et je félicite sincèrement celles et ceux qui y sont passés. Mais soyons honnêtes : Combien de jeunes diplômés comprennent les subtilités d’un budget primitif en commune rurale ? Savent ce qu’est une intercommunalité, une régie, une gestion de crise cyclonique, ou les jeux d’échelle entre collectivités ? Savent manager des équipes dans un contexte multiculturel, insulaire, post-colonial, marqué par la défiance ou le rapport symbolique à l’autorité ?

Sur le terrain, on doit tout leur apprendre. Parce que la formation qu’ils reçoivent est souvent pensée depuis Paris, pour l’Hexagone. Elle ignore les codes du management ultramarin, en général, et caribéen, en particulier; les réalités des petites collectivités; l’histoire coloniale et ses répercussions encore présentes dans les organisations; et les tensions linguistiques, sociales, symboliques qui traversent nos territoires.

Des initiatives comme l’École de management de la Collectivité de Saint-Martin Our News , pensée et portée avec courage par ALBERT HOLL et Benrached Nabila, sont à saluer. C’est un bon début, mais il faut aller plus loin :

  • à l’échelle des Outre-mer,
  • dans une logique de coopération régionale,
  • avec des partenaires comme l’OECS, l’OIF, la CARICOM, les universités locales et les territoires voisins.

Savoir qui nous sommes pour savoir où nous allons

Oui, il y a des RH brillantes qui viennent de l’État ou de l’extérieur. Mais trop souvent, elles se retrouvent démunies, mal à l’aise, inadaptées, mises en difficulté. Non par incompétence, mais par manque de compréhension et de préparation à notre réalité.

La Guadeloupe est en train d’écrire une nouvelle page. Elle ne peut pas le faire sans celles et ceux qui connaissent la grammaire du terrain. Il est temps de prendre au sérieux l’intelligence collective locale mais aussi régionale, dans une logique de mutualisation de l’intelligence au service de gouvernances qui sont à inventer au quotidien au sein de collectivités qui sont, à l’échelle de l’histoire administrative, encore jeunes. Il est temps de faire confiance à nos savoirs, nos pratiques, nos capacités à gouverner autrement. Et de nous doter d’une stratégie RH et de prestations de services intellectuels à la hauteur de nos ambitions statutaires.

Ce plaidoyer est une invitation. À réfléchir. À inclure. À structurer. Et à construire, ensemble, une gouvernance réellement ancrée dans notre territoire.

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