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Depuis quelques semaines, la Caraïbe vit une recomposition silencieuse mais déterminante de ses équilibres géopolitiques. Sous couvert de lutte contre le narcotrafic, les États-Unis ont renforcé leur présence militaire dans la mer des Caraïbes, avec le soutien explicite du gouvernement de Trinidad & Tobago, désormais en rupture ouverte avec plusieurs partenaires de la CARICOM. Derrière le discours sécuritaire, une autre bataille se joue — énergétique, diplomatique, symbolique. Et la région doit en mesurer l’ampleur.
La Première ministre Kamla Persad-Bissessar a récemment déclaré que certains États caribéens avaient « choisi le Venezuela » plutôt que Trinidad, accusant la CARICOM d’être un partenaire « non fiable ». Dans le même temps, elle a soutenu la présence accrue des troupes américaines dans la région, tout en affirmant que son pays « ne serait pas tenu en otage » par ses voisins.
Hier, le président Nicolás Maduro a annoncé la suspension immédiate de la coopération énergétique entre le Venezuela et Trinidad, y compris les projets gaziers conjoints autour du Dragon Field, un gisement stratégique de 4,2 trillions de pieds cubes. Cette rupture a un double effet :
1- Elle prive Trinidad d’une manne énergétique essentielle pour son économie ;
2- Elle confirme la fin d’une ère de diplomatie énergétique caribéenne au profit d’alliances à géométrie variable.
En toile de fond : un nouvel alignement pro-Washington, alors que la région cherche encore à préserver sa cohésion interne.
Depuis septembre, Washington a déployé un sous-marin nucléaire, plusieurs destroyers et avions de reconnaissance P-8 Poseidon sous le commandement du U.S. Southern Command. Un navire de guerre américain, l’USS Gravely, a même accosté à Port of Spain pour des « exercices conjoints ». Officiellement, il s’agit d’une mission contre le trafic de drogue. Mais pour Caracas — et pour plusieurs observateurs régionaux — il s’agit d’une menace directe contre la stabilité et la souveraineté régionales.
Le risque ? Que la Caraïbe devienne un théâtre secondaire d’affrontement entre Washington et Caracas, et que la logique de coopération régionale — déjà fragile — se fissure sous la pression.
Lors de la dernière Assemblée générale des Nations unies, plusieurs chefs de gouvernement caribéens — de la Dominique, de Saint-Vincent, de la Barbade, entre autres — ont plaidé pour que la région demeure une Zone de Paix, à l’image du principe adopté par la CELAC. Ils ont rappelé que la Caraïbe ne pouvait pas se permettre une militarisation de ses eaux ni un retour à la logique des blocs. Pourtant, ces appels à la modération se heurtent à une réalité plus dure : la fragmentation politique interne à la CARICOM. Cette division offre aux puissances extérieures un terrain propice à l’influence — voire à la manipulation.
Parallèlement, il y a quelques jours, le prix Nobel de la paix 2025, attribué à María Corina Machado, figure de l’opposition vénézuélienne pro-Trump, envoie un signal fort à Caracas… et à la région. Présentée comme une militante de la démocratie, Machado est une pro-Trump qui incarne surtout une ligne dure anti-Maduro, soutenue de longue date par Washington. Ce choix, dans le contexte actuel, ressemble plutôt à avertissement politique. Il prépare, peut-être, la justification d’une transition « démocratique » assistée — autrement dit, un changement de régime coordonné de l’extérieur.
Si l’on relie les faits :
… alors le schéma se dessine : une stratégie de recomposition politique régionale, où l’énergie, la sécurité et la démocratie deviennent les leviers d’un réalignement hémisphérique sous tutelle américaine. L’histoire montre que ce genre d’opérations ne s’annonce jamais comme un « coup d’État », mais comme une intervention pour la liberté.
Ce tournant met en péril :
Si la Caraïbe ne parle pas d’une seule voix, elle redeviendra ce qu’elle a longtemps été pour les puissances extérieures : un terrain de projection, non un acteur stratégique.
La Caraïbe doit réaffirmer, ensemble, que sa sécurité ne se négocie pas sous influence. La coopération régionale — politique, énergétique, diplomatique — doit primer sur la logique des alliances opportunistes. Car chaque pas vers la militarisation est un pas de moins vers la souveraineté.
